Une histoire sombre en deux actes.

Jasper, le gnome

Dans un vieux cimetière au nord du royaume, vivait un petit gnome nommé Jasper.

C’était un gnome solitaire, vêtu d’un manteau de velours usé et d’un bonnet cramoisi toujours un peu trop grand pour sa tête.

- Première partie -

Jasper travaillait seul parmi les tombes, nettoyant les pierres, redressant les croix de bois, et chassant les mauvaises herbes avec une minutie silencieuse. Il n’avait personne à qui parler, ses clients, après tout, étaient tous morts.

Mais Jasper était malin, très malin. Alors, pour ne pas sombrer dans le silence, il racontait des histoires aux morts. De longues histoires, absurdes ou grandioses, pleines de batailles qu’il avait gagnées (dans sa tête), de princesses qu’il avait sauvées (dans ses rêves), et de discours enflammés qu’il avait prononcés (devant une foule de vers de terre). Comme jamais personne ne le contredisait, il s’imaginait alors avoir toujours raison.

Il travaillait souvent la nuit, surtout en hiver quand le gel faisait craquer les pierres et que le vent chuchotait entre les branches nues. Sous la lumière oblique de la lune, son ombre s’allongeait, immense, majestueuse, on dirait un colosse noir sur le marbre. Et il se disait donc : “Regarde-moi! Jasper, quelle stature! Quel géant!!” Mais il restait, malgré tout, le même petit gnome de la taille d’un pot de fleur.

Quand il ne travaillait pas, Jasper se régalait de haricots blancs avec du jambon cuit. Il mangeait avec ses doigts, s’en léchant les phalanges avec un plaisir sauvage et enfantin. Mais il savait aussi - si on le regardait - utiliser des couverts, comme les grands.

partie 2, LE ROYAUME DE JASPER plus bas

Le royaume de Jasper

Dans son royaume, Jasper était le plus compétent. Il y était tout seul, régnait sur son domaine sans partage, sans débat et rêvait en grand : de foules en liesse, de petites mains qui applaudissent ses histoires rocambolesques. Il n’avait aucun talent mais … la chance.

Le chat sauvage qu’il appelait “Grouchenne” et qui répondait à son appel: Jasper se sentait fort, aimé. Voilà le début d’une grande confiance en soi - ou d’une douce illusion.

Les nuits étaient aussi longues que ses monologues, alors même Grouchenne finissait par partir. Jasper se mit à rôder un peu plus loin, au bord du village. Il n’osait pas s’approcher des adultes - il savait bien qu’un gnome qui parle seul dans un cimetière n’inspire pas forcément la confiance. Mais les enfants, eux, étaient curieux: ils l’observaient de loin, intrigués par ce petit être tout fripé, étrange et vivant dans un monde que personne n’osait visiter.

Un jour, un garçon osa lui parler:

“Tu vis vraiment là-dedans, avec les morts?

Et Jasper, le torse bombé, répondit, “non seulement j’y vis, mais je les connais tous!! Ils me racontent des choses pendant que vous dormez.”

Dès lors, les enfants vinrent plus souvent, en cachette... Assis en cercle autour de lui, ils écoutaient ses histoires de squelettes qui jouaient de la flûte, de corbeaux qui portaient des messages d’outre-tombe ou de fantômes qui voulaient juste retrouver leurs chaussettes. Jasper exagérait tout, bien sûr!, mais il racontait avec tant de conviction qu’on ne savait plus où s’arrêtait l’invention!

Il retrouvait enfin un peu ce qu’il cherchait: des regards brillants, des rires, des frissons, une audience. Il parlait, chantait, parfois il mimait. Il était vivant.

Puis, un jour, une fillette, maline, leva la main après une histoire de zombie amoureux: “Tu inventes tout, hein ? C’est pas vrai, tout ça.”

Un silence tomba, plus froid que le brouillard. Jasper, pris de court, piqua un vieux haricot dans sa poche et répondit sèchement: “Bah, évidemment que c’est vrai! Tu crois que je suis là pour mentir aux morts??!”

Les enfants se regardèrent ; quelque chose venait de se briser. Ce n’était plus drôle, ce n’était plus du jeu. Petit à petit, ils cessèrent de venir et Jasper retourna au silence éternel. Ses récits redevenaient des murmures qu’il adressait aux tombes, ou à lui-même, dans ses pensées.

. . . . . . . . .

Certains disent qu’il n’a jamais existé, que Jasper n’était qu’une blague, un rêve, un gnome un peu trop ambitieux, né de la solitude d’un vieux fossoyeur ou de l’imagination d’un enfant perdu dans les allées d’un cimetière. D’autres racontent qu’il est devenu un objet, style bibelot. Un presse-papier en forme de gnome, un jouet zen qu’on tripote sur les bureaux stressés, ou une poupée vaudou revisitée, coiffée d’un bonnet rouge et tenant une pelle miniature.

Jasper avait alors rempli les vitrines, envahi les étagères, conquis le monde… silencieusement.


Et la morale? Méfiez-vous des ombres trop grandes, elles ne font pas grandir ce qu’elles recouvrent

Jasper le gnome

Une histoire sombre et pas rigolo, disponible en deux vidéos, version amateur.

Savez-vous faire mieux?

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